désir d’enfant, deuil périnatal et avortement, une contradiction ?

Publié le par gaëlle Brunetaud

L’une d’entre vous réagissait hier au commentaire que j’avais laissé à Natte. Elle m’incitait à ne pas en rester là.
Voici un sujet délicat que je ne compte pas « traiter », pas plus que le reste, mais juste évoquer, pour qu’à votre tour, vous réagissiez si vous en avez envie, et que nos pensées mûrissent ensemble, quitte à diverger.

Une collègue me disait, il y a deux ans : « comme tu as perdu un bébé et que vous avez du mal à en avoir, je me suis dit que je n’avais pas le droit de continuer à prendre la pilule si moi je pouvais avoir des enfants ». Si elle avait cette possibilité, il lui fallait en faire une réalité. Son explication m’avait étonnée. Réalise-t-on tout ce qui est possible ? Doit-on réaliser une chose sous prétexte qu’elle est possible ? Allait-elle avoir 9 ou 10 enfants, à ce compte là ? Doit-on remplir une terre déjà surpeuplée de nouveaux enfants, sous prétexte qu’on peut les faire pousser dans le ventre ? Ses enfants ne remplaceraient pas les miens, ils ne rempliraient pas ma vie. D’ailleurs, elle ne comptait pas me les donner ! Il me semble qu’elle faisait un lien entre des choses qui étaient sans rapport, ou qui, en tout cas, n’avaient pas le rapport qu’elle décrivait.
Un autre m’avait dit, un peu avant : «je suis désolée, je suis enceinte ». Sans doute était-elle ravie d’être enceinte, mais gênée vis-à-vis de moi. Et en effet, ce n’est pas toujours facile, quand on vient de perdre son enfant et quand on sait qu’ils ne « viennent » pas si facilement, d’affronter la maternité des autres. Mais de quoi était-elle désolée ? Sont bébé à venir n’ajoutait rien, n’enlevait rien à mon bébé envolé.
Certaines femmes tombent enceintes mais ne peuvent pas garder ce bébé. D’autres ne peuvent pas en avoir, d’autres encore sont enceintes et perdent l’enfant du désir. Tout cela existe. On aimerait avoir un bébé quand on veut, et pas de bébé quand on ne le veut pas. Mais la vie, ce n’est pas cette volonté toujours exaucée. Je ne crois pas qu’il y ait un nombre défini d’enfants à naître, et des erreurs de livraison qui autoriseraient les comptes et les comparaisons. Je ne crois pas que les grossesses interrompues empêchent les naissances ou les grossesses désirées.

Parfois, dans une même famille, deux enfants doivent naitre au même moment, et, pour l’un des deux, la vie s’arrête. J’en ai fait l’expérience. On peut alors avoir l’impression qu’il fallait que l’un meure pour que l’autre vivre. On peut imaginer alors que l’autre nous vole notre bébé, parce qu’elle a eu le seul qui était possible. En fait, ce dol qu’on ressent, il ne vient pas tant du fait que l’autre bébé vit. Il vient de ce que la famille choisit de nier l’enfant mort pour ne plus envisager que le vivant, parce que, sans doute, la collusion de la vie et de la mort est trop difficile à appréhender.
Ainsi, certaines choses ne sont liées que parce qu’elles arrivent au même moment. La vie va et vient. La confrontation à la mort est infiniment douloureuse et difficile, mais elle existe tous les jours sur la terre. Dans certaines régions d’Inde, au petit matin, on ramasse les corps décédés dans la nuit. Et la vie continue ...  Comment s’en prémunir ?
Pas en jugeant les autres.
Le désir d’enfant n’éveille en moi aucune position sur l’avortement. C’est facile d’être pour ou contre quelque chose, de façon théorique, quand on n’y est pas confronté dans sa chair ! Qui serais-je pour juger les femmes qui avortent ? La douleur que j’ai ressentie à la mort de Marie-Kerguelen ne me donne aucun droit particulier.

En revanche, les questions de la reconnaissance du fœtus et de l’avortement se rencontrent sur le statut du bébé. S’il est un être humain dès le début de la grossesse, comment justifier l’avortement ? Comment décider quand une vie est une vie ? Valérie Lear m’expliquait hier que la loi en Ontario reconnait une "naissance sans vie" à partir de 20 semaines. Avant, l'enfant n'a aucun statut, il n'est "qu'un incident de parcours", un "échec", une "fausse-couche". En France, un enfant peut être déclaré à partir de 22 semaines d’aménorrhée, ou bien s’il est né vivant, ou bien s’il fait plus de 500 grammes. Les avis divergent... C’est pourquoi j’écrivais à Natte « Il faudrait donner à la vie une place juste qui ne la rende pas obligatoire, mais qui la rende possible ». Interrogée par une journaliste qui préparait un article sur le mouvement pour la reconnaissance de l'existence des enfants perdus avant 20 semaines, Valérie Lear avait répondu : « Ne me donnant pas moi-même le droit de décider pour d'autres quand une vie est une vie, le droit de décider que mon enfant est un enfant devrait m'être accordé. »

Publié dans expérience vécue

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