Comme moi, vous avez du recevoir ces publicités : « votre enfant a 1 mois, 3 mois, 6 mois, 2 ans ». Si votre bébé est vivant, peut être ne vous en souvenez-vous même pas. Si votre bébé est parti, peut être ces messages ont il ajouté à votre peine.
Merci à eux de nous aider à ne pas oublier les dates anniversaires ! Merci à eux de nous montrer tous les jeux d’éveil que notre bébé ne touchera pas… Merci aux maternités qui donnent leurs listings aux rois du mailing sans épargner les parents endeuillés.
Je leur ai écrit, en vain. J’ai continué à recevoir leurs tracts et j’ai continué à les déchirer. Non, mon premier enfant est parti, vous n’en ferez jamais un avide petit consommateur.
Au début, leurs courriers me faisaient pleurer. Mais en fait, tout me faisait pleurer. J’étais sous le choc hormonal, physique, psychologique.
Et puis après, je m’en suis moquée, comme de toutes ces choses qui n’avaient plus d’importance. Dans le tourbillon de la naissance qui file vers la mort, dans cette épreuve de la vie qui ne fait que passer, tellement de choses avaient perdu toute importance ! D’ailleurs, j’ai eu un mal de chien à retravailler, à me motiver pour des projets qui ne me semblaient aller nulle part, à me battre pour des sujets qui ne valaient aucune peine. Je ne me défendais pas contre ceux qui auraient voulu prendre ma place. Je ne me rendais même pas compte de leurs luttes intestines. J’étais déconnectée. Tant de choses n’avaient plus prise … C’est ainsi qu’on peut dire qu’après l’épreuve, on est plus fort. « Tout ce qui ne tue pas fortifie »… oui, peut être … Mais si je suis plus forte, je suis plus fragile aussi. La plaie est là, tout proche. Tellement béante qu’elle semble parfois ne pas pouvoir se refermer.
Dans cet état, comment vivre les dates anniversaires ?
Car au fond, même sans les rois du marketing, il faut faire avec les dates anniversaires. On voudrait les oublier, mais le corps les connaît. La petite calculatrice inconsciente sait parfaitement où elle en est, quel âge notre enfant devrait avoir, à quelle date notre bébé est parti, à quel moment ont eu lieu les catastrophes.
L’autre jour, alors que je me croyais guérie, j’ai ressenti une douleur au creux du ventre en regardant sourire une petite blonde. J’ai demandé l’âge de la fillette à sa maman. Elle était née à peu près en même temps que Marie-Kerguelen. Quelle part de moi avait pu lire l’âge de la petite aussi précisément ?
On voudrait arrêter cette horloge, débrancher le mécanisme, mais il n’y a pas grand-chose à faire. Juste laisser passer. Laisser passer l’émotion qui monte, le corps qui crie, lui dire « oui, je t’ai entendu, oui, je me souviens, oui, je reconnais ». Dire : oui, tout ça est arrivé, mais ça ne veut pas dire que ça recommencera. Oui, j’ai perdu mes bébés jusqu’ici, mais peut être le prochain survivra. Oui, mes bébés envolés existent, ils ont une place que personne ne prendra. Mais il y a de la place pour les autres, qui viennent. Oui, j’ai souffert, mais peut être, bientôt, il y aura de la joie dans la grossesse, et un bébé à la sortie de la maternité. Oui, un jour, il n’y aura pas seulement du vide, de la tristesse et du silence. D’ailleurs, même maintenant il y a de la joie !
Je me souviens du premier anniversaire de Marie-Kerguelen. Je m’étais offert une journée de congés. Une pleine journée pour elle et moi. Le 5 avril 2005, il faisait un temps tout doux, un temps d'alternance de soleil et de pluie fine.
En fin de matinée, j’ai senti deux mains sur mon épaule, un souffle dans mon cou. C’était un rêve peut être, mais j’ai cru saisir un bisou. J’étais sur la place du marché de Garches, le dos à l’église. Le baiser est venu par la porte grande ouverte. J'ai regardé l'horloge, ça faisait un an tout juste que j'avais accouché.
J’ai passé une journée toute douce, à remercier Marie-Kerguelen d’être venue dans nos vies, parce que ce temps partagé, c’était tout de même mieux que rien. Parce que cet amour qui était né pour elle, il était immense, et il était là. Il était tout ce qui me restait d’elle, et ce n’était pas rien.
ajouter un commentaire commentaires (7) créer un trackback recommander
Vous souhaitez lire "Marie-Kerguelen" ?