Dans l’émotion, on n’a souvent plus de mots. On a des larmes, on a des cris, on est abruti, abasourdi. On est sans voix, ou bien ce son n’est qu’un hurlement.
Quand les mots reviennent, c’est bon signe. Nommer les évènements, c’est se donner la possibilité de les mettre à distance, de les observer, de tourner autour, de voir ce qu’on en fait. Il faut pouvoir penser pour panser. Et c’est à ça aussi que servent les psychothérapies : mettre en mots, faire des liens, trouver du sens, reprendre la responsabilité de sa vie,… l’important n’étant pas seulement « ce qu’on nous a fait » mais « ce qu’on fait de ce qu’on nous a fait ».
Mettre un mot sur une chose, c’est la faire exister. Et c’est à double tranchant. Pour guérir, certaines personnes ont besoin de savoir qu’elles ont un cancer. Elles savent ainsi contre qui elles luttent, et elles peuvent fourbir leurs armes. D’autres, au contraire, iront mieux si elles ne savent rien : ce qui n’est pas nommé n’existe pas, ce qui n’existe pas ne les atteint pas. Elles se soignent en traitant la maladie par le mépris. Ainsi, peut être, le mal peut partir comme il était venu, dans l’inconscience et le silence …
Tout dépend des tempéraments. Les mots peuvent engendrer des maux autant que l’absence de mots peut somatiser des maux.
Car les mots disent la perception que nous avons de notre environnement. Ils sont en prise directe avec notre réalité.
Dans ce contexte, pourquoi vouloir, à tout prix, donner un prénom au bébé qu’on perd à la naissance, pourquoi désirer si fort un nom sur un livret de famille, un acte de naissance ? Pourquoi un tel besoin de reconnaissance ?
J’aimerais que nous partagions nos expériences pour mieux comprendre ce qui se trame ici. J’aimerais que vous nous disiez ce que vous avez eu besoin de vivre, ce que vous auriez aimé vivre autour de ces mots et de cette reconnaissance. N’hésitez pas à commenter ce texte qui n’est qu’une ébauche, le début d’un questionnement. Avez-vous eu besoin de la reconnaissance de votre bébé mort à la naissance ? Que vous a-t-elle apporté ? Si vous ne l’avez pas eu, quel impact cette absence a-t-elle eu sur votre travail de deuil ?
En accouchant de Marie-Kerguelen, je tenais absolument à ce qu’elle soit reconnue. J’avais supplié le médecin. Je voulais un acte de naissance, il fallait qu’elle soit vivante. Un prénom, un nom, une date, c’est tout ce qui me resterait d’elle, c’est la seule chose qui prouverait aux autres qu’elle était passée, qu’elle avait existé, qu’elle n’était pas un bout de chair, un début de rien, un espoir brisé.
Et puis, il y avait cette question de statut. Il s’agissait de quitter l’état de fille pour devenir mère. Il s’agissait de mettre les mots en accord avec ce qui s’était passé : une maternité, avec tout ce qu’elle implique de transformation psychique, physique, voire spirituelle. Une maternité dans tout ce qu’elle a de sens initiatique.
Marie-Kerguelen est née vivante, il n’y a eu qu’à écrire la vérité. J’ai eu ce papier, j’ai eu cette reconnaissance administrative. J’ai vu que cette reconnaissance « légale » n’impliquait aucune reconnaissance sociale, aucun droit particulier, mais qu’elle permettait d’affirmer son point de vue sans se laisser impressionner par celui des autres, pour qui il ne s’était rien passé, pour qui rien n’était venu, rien n’était parti, pour qui il n’y avait eu que l’illusion de la vie. Et dans le choc hormonal de la naissance, dans le choc psychique de la mort, dans le choc physique du corps qui se vide et s’éteint, on a bien besoin de repères.
La reconnaissance administrative peut être ce repère.
Mais il faut peut être aussi quelqu’un pour aller plus loin, quelqu’un pour vous écouter et vous dire : oui, vous avez perdu un enfant, ce n’était ni un ange, ni un pur esprit, ni un bout de chair. C’était un enfant fait pour la vie, c’était un enfant qui n’a pas pu continuer le voyage sur la terre. Ces paroles là m’ont apaisée. Quelqu’un, qui n’était pas moi, disait exactement ce que je ressentais. Je n’étais donc ni folle ni hébétée. Je pouvais donc faire confiance à mon ressenti, donner un prénom à cet enfant, et commencer à m’habituer à cette réalité : Marie-Kerguelen était venue et elle était partie. Ainsi, je pouvais commencer à la laisser aller, à me libérer d’elle et de tout ce que mon ventre tendait de garder d’elle, en vain.
Pour Rafaël, envolé avant la date de reconnaissance officielle (voir l’article statut du bébé dans la catégorie origines), je n’ai pas eu de papier. Rien qui prouve l’accouchement, rien qui dise qu’il avait existé. Je ne l’ai même pas vu, sauf en rêve. Je ne l’ai même pas touché. Il n’y a pas eu de funérailles. Les seuls éléments tangibles qui me restent, ce sont 5 échographies et un compte rendu d’autopsie.
Et cette fois, l’absence de reconnaissance ne m’a pas perturbée. Pourquoi ? Etait-ce lié au terme ? Etait-ce lié à ma précédent expérience ?
Je n’en sais rien, il y a sans doute un peu des deux, mais je penche davantage pour la seconde hypothèse.
Mon mari me disait « nous, nous savons qu’il a existé, que nous donnerait un papier ? Que nous importe ce que pensent les autres ?»
Et sans doute avait-il raison. Je n’ai rien demandé, l’inscription au registre des embryons ne me disait rien, je n’avais pas perdu un embryon de 25 centimètres, j’avais perdu un bébé, c’était la fin d’un rêve, d’un projet, de tout un pan de vie. Le registre des embryons n’exprimait rien de cette réalité là.
Rafaël était le frère de Marie-Kerguelen, et ce qui m’intéressait, désormais, ce n’était pas qu’on me donne un papier, c’était de retrouver le sens de la vie après son départ, et de comprendre ce que son passage pouvait m'enseigner.
J’avais appris à faire confiance à mon instinct, je me moquais de ce que les gens pensaient, la vérité avait acquis en moi son infinie relativité, je croyais à la vie après la mort et cela me suffisait. Sans devenir mystique et tout en gardant les pieds sur terre, j’avais appris à croire à ce que je ne voyais pas.

Reste que peut être, si Rafaël était né plus tard, j’aurais eu besoin de cette reconnaissance administrative. Et peut être, un jour, nos autres enfants trouveront étrange d’avoir un acte pour Marie-Kerguelen et rien pour Rafaël. Je n’en sais rien.
Reste, enfin, que cette reconnaissance administrative, si elle ne se suffit pas à elle-même, me semble un vrai pas dans le respect de la vie et de ce que vivent les parents. Car les mots et les actes ne sont pas rien. Deuil périnatal, ça ne veut pas du tout dire la même chose que fausse couche.
Qu’en pensez-vous ?